LE VÉGÉTARISME

Crédit photo : Dalila Assefsaf

Je suis devenue végétarienne au courant de l’hiver 1996. À l’époque, ce n’était ni à la mode, ni même bien vu. Pour ma part, ça a été une révélation. Je ne l’ai jamais, Oh grand jamais, regretté depuis.

A titre d’anecdote, vers la fin des année 90, j’ai habité dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve pendant un certain temps et lorsque j’allais au restaurant, si je commandais un club sandwich par exemple, je le demandais naturellement sans viande. La plupart du temps, même si la serveuse tiquait, elle me ramenait ma commande telle que je la voulais. Mais je me souviens d’une fois en particulier où, excédée, la serveuse a littéralement tourné les talons en haussant les épaules: « Tu l’enlèveras toi même! ».

Certains quartiers, comme le Plateau Mont-Royal étaient davantage ouverts au végétarisme. D’autres par contre, en avaient à peine entendu parler.

Là où j’ai grandi, manger de la viande était tout ce qu’il y a de plus normal / naturel. En fait, c’est l’inverse qui ne l’aurait pas été. Nous habitions la campagne, dans un petit village du bord de mer entre deux champs, un enclos et trois poulaillers. La chasse était encore à la mode et la pêche faisait partie intrinsèque de la vie du village. Chez nous, on cultivait et on élevait. Et le fait d’avoir joué avec le lapin la veille n’avait rien à voir avec le civet du dimanche midi dans mon assiette. C’étaient deux choses complètement différentes même si inhérentes l’une à l’autre. Je me revois encore regarder avec curiosité, presque sans sourciller, le malheureux animal pendu, dépecé et sanguinolent. Peut-être même ai-je éprouvé une sourde envie à l’idée du festin qui nous attendait. Pourtant, il n’aura pas fallu grand chose, quelques années plus tard, pour me faire prendre conscience de l’horreur à laquelle je contribuais.

Quand le petit rat des champs arrive en ville …

Je ne me remémore plus exactement ce qui s’est passé pour que j’arrête de manger de la viande mais je garde le souvenir de plusieurs événements sur le coup quasi insignifiants, quelques rencontres aussi, qui précédèrent mon passage à l’acte. D’abord, ici au Québec, j’étais entourée de végétariens, ce qui n’avait jamais été le cas en France. Leur comportement m’intriguait, cette sorte d’ascétisme, me fascinait. Se passer de viande correspondait, de mon point de vue d’alors, à se passer du meilleur. J’avais grandi dans un milieu rural où l’art culinaire faisait littéralement partie de la culture/ des moeurs et je saisissais mal que l’on puisse se contenter de légumes pour le restant de ses jours. En outre, je croyais fermement et sincèrement au mythe que la viande était nécessaire à notre survie. Pour moi, un repas sans viande n’était pas un repas. Pourtant, certains des végétariens qui tout à coup m’entouraient n’en avaient jamais mangé et la plupart était en excellente santé. Ils n’étaient pas aussi maigres, aussi chétifs, que je me l’étais imaginé. Certains d’entre eux menaient même une vie tout à fait normale, j’entends par là qu’il ne s’agissait pas forcément de marginaux comme on me l’avait si souvent laissé entendre. Et puis je me rendis bien compte qu’il existait toute une variété de produits qui nous permettaient de remplacer la viande. Le mode de vie végétarien existait bel et bien, ce n’était pas seulement la lubie de quelques esprits égarés, c’était un véritable mouvement. Ensuite je n’avais pas beaucoup d’argent et durant les mois qui suivirent mon arrivée à Montréal, la nourriture que je me procurais était de très mauvaise qualité. Je me souviens d’avoir mangé, entre autres, une viande tellement caoutchouteuse que j’en éprouvai une violente nausée. Idem un autre jour avec une viande filamenteuse. A la suite de ces deux expériences, je pris réellement conscience que je mangeais de la chair, de l’intérieur d’être vivant, ce dont j’étais moi-même composée. C’est à cette époque, je crois que je cessai de l’appeler hypocritement de la viande et la nommai pour ce qu’elle est réellement: de l’animal mort. Bien sûr, je l’avais toujours su mais comment dire? Disons, pour résumer, que j’ai soudain eu l’impression de me conduire en  cannibale.

 En réalité, je ne sais même pas s’il y a une raison en particulier à mon végétarisme. Peut-être cela s’inscrivait-il tout  tout simplement dans mon schéma de vie. Après un certain temps, les odeurs de cuisson me sont  devenues extrêmement désagréables et un an après la viande, j’ai cessé de consommer des fruits de mer. Moi qui avais mangé du poisson toute ma vie, ai tout à coup trouvé que l’odeur de leur préparation était odieuse, intolerable, synonyme de mort, de barbarie. La chair dans mon assiette, quelle qu’elle soit, me répugnait. Une chose est certaine, je ne me suis jamais sentie privée, ou en manque de quoi que ce soit. Le jour où j’ai arrêté de manger de l’animal, c’est en toute connaissance de cause que je l’éliminai de mon alimentation. J’étais écœurée, dégoûtée, et c’est -aujourd’hui encore- l’un des choix dont je suis le plus fière et le plus convaincue.

Par la suite, beaucoup plus tard, j’ai retiré les œufs de mon menu pour à peu près les mêmes raisons. Pour le reste, les produits laitiers particulièrement, j’en consomme encore quelques uns mais le moins possible. Le lait d’amande a remplacé le lait de vache et je vérifie derrière chaque étiquette ce que contiennent les aliments que je choisis.

Voila. Pour moi c’est très clair que, non seulement je ne veux rien avaler qui a un jour été vivant, mais je ne veux, de surcroît, rien consommer qui provienne de la sur-exploitation des animaux. C’est mon choix, un choix qui m’appartient et que je justifie ici pour la première fois, sachant que ce genre de sujet -à l’instar des sujets tels que l’allaitement en public ou la politique- suscite  de vives passions.

Personnellement, je n’ouvre aucun débat, je raconte simplement ma réalité et ma façon de voir les choses. Je suis mariée à un omnivore très « steak-blé-d’inde-patates » et nous nous sommes toujours respectés l’un l’autre. Chez nous,  chacun est libre de ses choix alimentaires. Certains de mes enfants détestent la viande depuis leur plus jeune âge, d’autres en raffolent. Certains d’entre eux ont été troublés, en grandissant, de découvrir la maltraitance faite aux animaux, d’autres y ont à peine prêté attention. Ils ont, et auront toujours le libre arbitre, le droit à leur propre opinion. Bien sûr, je pourrai parler du fait que la planète toute entière aurait de quoi manger si nous utilisions des céréales ou / et que l’on s’épargnerait de nombreuses maladies en ne touchant plus à  la chair animale, mais Mon végétarisme n’est pas une religion. C’est mon point de vue à moi, je ne l’impose à personne, n’ai jamais tenté de convaincre qui que ce soit.

Bien entendu, à l’inverse, je m’attends au même respect.

Atlantide